Les images et vidéos de ce site sont la propriété de l'artiste (sauf mention contraire, auquel cas ces images sont la propriété de l'auteur précisé). L'ensemble des informations publiées sur ce site est protégé par la législation sur le droit d'auteur. Vous ne pouvez en aucun cas utiliser, distribuer, copier, reproduire, modifier ou dénaturer les éléments de ce site, tels que les textes et les images (photo ou vidéo) sans l'autorisation préalable de l'auteur de ce site.

mercredi 4 février 2009

Traces et Mémoire, Dialogue

Partie I


– Qu'est-ce que l'écriture ?
– Pour moi, c'est un ensemble de traces qui forment des rythmes compréhensibles.
– C'est faux. Certaines écritures ne peuvent plus être lues aujourd'hui.
– Mais elles ont été lisibles.
– Mais on les a perdues…
– Soit. L'écriture est un ensemble de rythmes qui est ou a été compréhensible.
– Ce qui veut dire que si je crée un rythme et que quelqu'un le comprend, j'ai créé une écriture ?
– Peut-être…
– Alors si je dispose des fourchettes sur la table en créant un rythme particulier, j'ai créé une écriture ?
– Tu oublies qu'il faut que quelqu'un le comprenne…
– Soit, et si quelqu'un pense comprendre quelque chose en regardant ce rythme de fourchettes ?
– Alors c'est peut-être de l'écriture…
– Mais alors, dès qu'on crée un rythme et que quelqu'un y comprend quelque chose, on a créé une écriture ?
– Je suppose… Encore faut-il que l'on puisse comprendre ce qu'elle dit.
– Et si les gens la comprennent différemment ?
– Alors ton écriture ne sert à rien.
– Pourtant, d'après ce que tu me dis, la musique est une écriture…
– Oui, c'est un ensemble de traces écrites ou sonores, que les gens vont comprendre.
– Mais les gens ne comprennent pas la musique de la même manière…Alors la musique, qui est un ensemble de traces ou de rythmes compréhensibles, est inutile ?
– Je ne sais pas…
Non…
Je ne sais plus…
Peut-être que c'est autre chose…
– Comment ça ?
– Je ne sais pas…



Partie II


– L'écriture, c'est une mémoire aussi…
– Une mémoire ?
– Oui, mais une mémoire qu'on veut transmettre, dont on veut que quelqu'un se souvienne.
– Pour qu'on se souvienne de soi…
– Oui…C'est toujours pour les autres. Quelque chose d'intérieur qui s'extrait de nous, qui part à l'extérieur, pour les autres.
– Alors une écriture qui n'est pas lue est triste…
– Oui, je pense…
– Mais alors, l'écriture a une âme, elle est vivante ?
– Oui, je pense… Et lorsqu'elle disparaît de la vue des autres, elle meurt.
– Et si on la retrouve ?
– Rien ne dit qu'on va la comprendre…
– Elle n'est pas vraiment morte, je pense, moi…
Elle dort, seulement… Elle se réveillera quand on la comprendra. Parce qu'il y a toujours un espoir qu'on la comprenne…
– Oui…



Partie III


– Ma tante voulait que mon grand-père raconte ses histoires de guerre et d'après-guerre, toutes les anecdotes de sa vie qu'il nous a raconté si souvent… Elle voulait les écrire…
– Oui…
– Mais je crois que c'est trop tard, maintenant… Il est à l'hôpital, et elle ne veut pas trop l'embêter avec ça…
[…]
Bientôt, il ne sera plus là… Il n'y aura plus que des souvenirs…
– De bons souvenirs.
– Oui… Mais on oubliera toutes les histoires qu'il nous racontait. On se souviendra de lui, mais qui se souviendra de ce dont il se souvient ?
– C'est important ?
– Je crois… Ça fait partie de lui aussi…
– Tu oublies qu'il reste quelque chose. Les lettres qu'il a envoyées à ta grandmère.
– Oui… Elles sont précieuses. Il n'a pas tout mis à l'époque, pour ne pas l'effrayer…


>> (Première partie de la lettre de mon grand-père)

Expéditeur : Capitaine Rouquié

A : Madame Yves Rouquié, Gendarmerie Mobile, Mayenne

Le 2 juillet 1957 (soir)

Ma petite Maguie chérie
Voilà quelques jours que je te négliges et mon mot sera encore court, car le travail ne me manque pas. Notre départ est toujours prévue pour le 5 et l'escadron n’arrive que demain après-midi.
Si tu savais quel « cirque » cela produit ! … J’en perds mon légendaire calme.
J’ai bien reçu ta lettre où tu me dis recevoir Roger et Yvette. Tu as bien fait de les recevoir et j’aurais fait pareil à ta place. Tu sais que de ce côté là, je ne rouspéterais jamais.
Ici, il fait très chaud, et si de temps en temps nous n’avions un peu de vent on étoufferait.
Dimanche on s’est encore payé une petite « promenade dominicale » pour faire comme les gens biens, mais avec des blindés en guise de 203. Tous s’est bien terminé.
Je vais te faire un chèque, puisque de toute façon il y a de l’argent au CCP.


(Retour au dialogue)

– Mais il reste quelque chose.
– Oui…




– Ma tante voulait écrire ses souvenirs… Il est trop tard, maintenant… Il est parti…
Elle voulait qu'il écrive, lui. Elle disait qu'il avait une belle écriture.
– Mais il les a racontés, ses souvenirs. Vous les avez entendus. Ta grand-mère les connaît sûrement.
– On ne se souvient pas de tout.
Oui, ma grand-mère, peut-être plus…
Mais c'est dur de se souvenir des souvenirs d'un autre. Alors les écrire…
Ce que ma tante voulait, c'était les souvenirs de pendant la guerre, que lui seul a vécu, et ses souvenirs de professeur.
En fait, même si elle disait que c'était pour qu'on se souvienne de ce qu'il a vécu, je crois que quelque part, elle voulait qu'il écrive pour elle. Elle ne l'a presque pas vu en temps de guerre, je pense qu'elle voulait simplement combler un vide.
Mais c'est vrai que ça aurait été passionnant de redécouvrir ses mémoires.
– Il en reste une partie.
– Oui, les lettres envoyées à ma grand-mère.


>> (Deuxième partie de la lettre)


Le 3-7-57

Je termine ma lettre ce matin avant le départ du courrier. Le convoi route part demain matin aussi est-ce un beau remue ménage. Je ne partirais probablement que vendredi après-midi par le train, pour rester plus longtemps avec le capitaine relevant.
Je termine, ma chérie, en t’embrassant très fort très tendrement des millions de fois de tout mon coeur. Je t’aime.
Embrasse les enfants pour leur papa. Encore des millions de tendres bises pour toi de ton Yves à qui il tarde d’être près de toi.


(Retour au dialogue)

Et puis les souvenirs qu'elle a de ses souvenirs à lui. Voir, se souvenir de
quelqu'un à travers les yeux de quelqu'un d'autre, c'est bien aussi. Elle le
connaissait mieux que quiconque…



Partie IV


– Je pense avoir compris quelque chose…
– A propos de l'écriture ?
– Oui… Du besoin d'écrire…
Il y a ceux qui écrivent ou que l'on fait écrire pour combler un vide qu'ils ont créé.
Il y a ceux qui écrivent pour transmettre une expérience, quelque chose qui pourra servir aux autres.
Et il y a ceux qui écrivent pour se mettre au propre, pour démêler ce qu'il y a à l'intérieur.
– Mais est-ce que tout n'est pas lié ?
– Si. Celui qui transmet une expérience le fait pour empêcher que l'on crée des absences qui auraient pu être évitées, comme celui qui écrit pour se comprendre le fait pour éviter de créer un vide auprès des autres. Ou autour de lui…
– C'est une histoire de présence et d'absence, de plein et de vide.
– Un ensemble de pleins et de vides… C'est une définition de l'écriture. En partie.
– Oui. L'autre partie de la définition, c'est l'autre. C'est une mémoire de soi à l'autre, ou de l'autre à soi.



Partie V


– Je pense comprendre l'écriture un peu mieux maintenant. Malgré tout, il manque quelque chose, mais je ne pense pas pouvoir y répondre…
– De quoi parles-tu ?
– De ce qu'il restera… Ou plus exactement, combien de temps ces mémoires resteront.
– Si les gens ont écrit, elles dureront longtemps.
– Longtemps ? Mais combien de temps? Tout ce qui nous sert de support disparaîtra un jour.
D'ailleurs, certaines traditions se basent sur la mémoire orale. Ces gens-là ont l'habitude se rappeler, sans écriture. Ils vivent de se rappeler.
– Mais se rappelleront-ils plus longtemps que les écritures ?
– Je ne sais pas. Ces mémoires-là ne seront pas détruites, à moins que tous ceux qui les connaissent disparaissent sans les transmettre. Mais je ne pense pas que ça arrive réellement. Ce serait triste…
– Donc la mémoire écrite serait mieux que la mémoire orale ?
– Je ne sais pas… La mémoire orale reste, même si la langue change. Mais il arrive qu'elle soit déformée au fil du temps, sans que ce soit intentionnel.
L'écriture, elle, même si le support disparaît, peut-être reproduite avec exactitude.
Mais si les gens perdent le sens des écritures, ne les comprennent plus, qui pourra se souvenir ?
– Mais tu l'a dit toi-même : elles ne feront que s'endormir…
– Oui… Elles dormiront peut-être longtemps… Et un jour, quelqu'un les réveillera, et réveillera les souvenirs qu'elles contiennent.
– Si elles n'ont pas disparu…
– Mais il faut y croire… Croire que ces mémoires vivront longtemps encore, qu'elles soient orales ou écrites.
Car après tout, l'homme ne peut vivre sans mémoire…


[Fin]

Cécile Rouquié, 2005-2006

0 commentaires: